Lecture détaillée

Plutôt qu’un inventaire des procédés mis en oeuvre par Marcel Dhièvre, nous aimerons proposer ici quelques points de repère pour la lecture du Petit Paris.

Dans sa façade, Marcel Dhièvre, met en scène son monde secret et matérialise son imagination en mélangeant sans cesse contenant et contenu.

Pour pallier le manque d’espace, il miniaturise les représentations, rythme la végétation luxuriante par une symétrie qu’il veut clarifiante et articule les scènes afin de créer une continuité entre les représentations dont il ouvre ses murs.

La décoration caractérise dans une profusion décorative ses rêves et ses désirs cachés. Il rejette la perspective et l’aspect fonctionnel de l’architecture et évolue dans un style plus narratif.

La mise en scène

Marcel Dhièvre met en valeur toute sa composition et certains éléments particuliers en les entourant d’encadrements, des frises décoratives ou de végétaux.

En soulignant ainsi le paysage sous la neige ou les pots de fleurs de sa cour, par exemple, par un cadre chantourné décoré de motifs végétaux, il invite le regard du spectateur à s’y arrêté : c’est signe, à la fois de l’importance qu’il accorde à ces sujets de sa recherche de maîtrise de l’espace par ces délimitations solennisantes.

Il témoigne par là d’un goût pour la représentation et le spectacle et rejoint les préoccupations des habitants paysagistes qui théâtralisent les scènes de la vie quotidienne ou de la vie à la campagne en leur conférant une valeur qui révèle de leur nostalgie pour un passé rural ou simplement de leur rêve personnel.

La façade devient une liaison florale de différentes scènes sans rapport clair les unes avec les autres sinon qu’elles participent d’un même mouvement.

La profusion décorative

« Ce qui s’exhibe et s’édifie sans relâcha va contre un péril intérieur et extérieur : l’arrêt des pulsions, la fin du rêve et de tout langage, la perte de cette origine » (J.P JOUVE, cl. PREVOST, le palais idéal du Facteur Cheval. Ed Moniteur, 1981, p 258)
S’agit-il d’un refus ou d’un peur vide ?
S’agit-il d’un goût populaire ou kitsch pour l’abondance des motifs floraux et décoratifs ou cet aspect proliférant est-il un hommage au végétal, source de vie ? Et par là même une tentative de nier la fin du cycle des saisons et de tout être vivant.

Nous pouvons, par exemple, remarquer cette profusion décorative et cette générosité du détail dans le décor des volets de la façade du Petit Paris. Nous rejoignons ici le vertige du vide caractéristique du Palais Idéal du Facteur Cheval. Néanmoins il faut également se rappeler que M. Dhièvre a travaillé 30 ans sur une surface approximative de 80 m². La prolifération peut aussi s’expliquer par la limitation de l’espace sur lequel il peut s’exprimer.

L’équilibre par la symétrie

Essentielle dans la décoration de sa façade et de ses tableaux, la symétrie clarifie l’espace et sert de guide à M. Dhièvre dans l’élaboration de son projet toujours en train de se faire.

Elle rythme l’évolution de sa décoration et maîtrise le désordre qu’il craint. En reproduisant les mêmes détails de part et d’autre de la fenêtre centrale de sa façade ou en reproduisant de manière symétrique les pots de fleurs sur les portes dans les cartouches, il maîtrise l’espace selon une géométrie qui lui est propre.

Ceci est d’ailleurs un facteur celui du Facteur Cheval : « La symétrie fonde la construction de l’espace. Elle sert de guide au devenir du projet qui y trouve sa force logique et ses limites, ses division et son unité, son rythme et son harmonie » (cf. J.P JOUVE…, Op., cit., p 180)

La recherche d’équilibre représente aussi un des réflexes esthétiques de la culture occidentale et s’assimile à la notion d’équilibre, de sécurité d’agréable.

La miniaturisation

« La vertu intrinsèque du modèle réduit est qu’il compense à la renonciation de dimensions intelligibles. La connaissance du tout précède celle des parties » (C. LEVIS-STAUSS, La pensée sauvage, Paris, 1962, p 35-36).

« Ainsi le minuscule, porte étroite s’il en est, ouvre un monde nouveau, d’un monde qui, comme tous les mondes, contient les attributs de la grandeur. La miniature est un des gites de la grandeur ». ((G. BACHELARD, La poétique de l’espace, PUF, 1957, p 148)

Ainsi Marcel Dhièvre crée t-il le « démesurable » (Expression utilisée par B. LASSUS, Jardins imaginaires, Presses de la connaissance 1977) par quelques m² en combinant les différents points de vue et en miniaturisant les scènes. Ce procédé lui permet d’accéder au « lointain », au « culturel » au « célèbre » des monuments de Paris et de multiplier l’espace réel. Par la diminution de l’hypertrophie de certains détails, il s’approprie l’espace et souligne les éléments qu’il juge essentiels dans sa composition, comme, par exemple, le renard ou l’écureuil sur le mur de la cour.

Il ne se saisit ainsi de ces sujets pour les enrichir d’une valeur poétique.

« L’imagination cherche un prétexte pour multiplier les images et dès qu’elles intéressent à une image, elle en majore la valeur…Les valeurs s’engouffrent dans la miniature. La miniature fait rêver… » (G. BACHELARD, Op. cit., p 146)

La négation de l’aspect fonctionnel de l’architecture et le refus de la perspective

Le Petit Paris est une façade-écran qui protège la sécurité de son habitant-décorateur tout en cherchant à capter le regard du spectateur. Marcel Dhièvre ne cherche pas à nous faire pénétrer dans son intérieur qu’il masque par une décoration qui va, parfois jusqu’à la structure du bâtiment, comme, par exemple, l’angle saillant de sa cour qu’il décore d’oiseaux en ciment.

Il refuse aussi la troisième dimension et la profondeur.

Par ailleurs, dans ses figurations, il rejette la perspective classique basée sur un jeu du regard pour nous proposer des images où l’effet de profondeur est suggéré par une diminution personnelle de la taille des sujets et par une ligne de fuite arbitraire. Marcel Dhièvre se joue des contraintes de l’espace et ne créé aucun rapport d’échelle entre les scènes. Jamais il ne sert du trompe l’œil.

Remarquons la scène du volet et de la cour du paysage et le paysage à coté du renard, où la profondeur est suggérée par une diminution fantaisiste et régulière de la taille des arbres.

L’articulation personnelle entre les scènes de son paysages – La fable

Marcel Dhièvre ne créé pas seulement des sujets ou des compositions isolées, il se présente comme un bricoleur au service de l’inspiration du moment.

Il articule sa composition afin de créer un paysage mettant en scène chacun des éléments dans un ensemble. Quand il prétend représenter une forêt par quelques arbres sur le coté de sa maison, il s’intéresse davantage au paysage qu’il cherche à créer qu’aux quelques sapins couverts de neige qu’il figure en fait.

N’ayant pu le rencontrer, nous ne pouvons comprendre toutes ces relations cachées mais, grâce à la fable, nous pouvons saisir que la scène du Corbeau et du Renard sert de prétexte à la lecture du décor : elle nous conduit à la façade dans la cour.

Le rythme et la répartition des pots de fleurs créent un mouvement circulaire entre la représentation de la cour et nous conduit aussi à une lecture globale de la composition, malgré l’absence de la structure apparemment logique entre les éléments.

Le jeu contenant- contenu

Le Petit Paris n’offre pas de transparence entre l’extérieur et l’intérieur de l’habitation. Mais Marcel Dhièvre joue sans cesse sur l’échange entre le contenant et le contenu. Il évite ainsi la confrontation brutale entre les deux situations.

Par le jeu du guéridon, du pot de fleurs et du motif végétal répétée l’un sur l’autre sur la porte de sa cour, il détourne l’opposition naturelle entre positif et négatif et il chercher à recréer l’infini que l’on retrouve aussi sur les images de certaines boîtes à fromage reproduisant sans cesse le motif d’un élément sur un autre.

En jouant avec le contenant et le contenu, il rejoint Bachelard quand il nous dit que l’espace imaginaire se joue de l’opposition des espaces :

« Il faut que nous soyons libres à l’égard de toute définition définitives… de tout géométrisme ouvert/fermé… si nous voulons suivre les audaces des poètes » (G. BACHELARD, ip. Cit., p 194)


Extrait du catalogue de l’exposition « Débris d’Arts » (ou l’itinéraire de Marcel Dhièvre), rédigé par Marina Donnet
Janvier 1985 – Musée Municipal de Saint-Dizier

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Coordonnées

Au Petit Paris

La maison de Marcel Dhièvre

478, avenue de la République
52100 Saint-Dizier

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