L'essor industriel au 19e siècle

La révolution à Belle-Forêt-sur-Marne

Peut-être faut-il voir dans l’incendie de 1775 la raison pour laquelle la révolution de 1789 n’a pas été particulièrement virulente à Saint-Dizier, les habitants étant occupés lorsqu’elle survient à reconstruire la ville.

Lorsqu’est créé le département de la Haute-Marne, en 1790, Saint-Dizier s’y retrouve rattachée malgré elle. Jusque là, elle dépendait en effet du bailliage de Vitry, mais il semble que le député de Chaumont, Laloy, ait tout fait pour rattacher la ville au département de Haute-Marne. Saint-Dizier, en effet, représente une force non négligeable, avec une industrie importante, un port de commerce actif, et le passage de deux routes royales, voies de communication les plus importantes alors.

Pourtant, hormis une dénonciation qui amène la mort de trois personnes en 1793, la ville traverse la période révolutionnaire sans heurts majeurs. On note la constitution d’une société populaire le 18 avril 1793, au moment où la tension était à son comble. Cette « société populaire des amis de la liberté et de l’égalité » se dote cette année-là, à l’exemple de Paris, d’un « Comité de Surveillance », qui se donne pour but de « dépister tous les délits, d’en fournir la preuve, d’en faire un rapport à l’Assemblée, d’établir des requêtes, dénonciations, y relatif, de prendre enfin les précautions et la prudence lui suggéraient pour la sécurité et l’intérêt public ».

Dans ce but, et à la suite d’une visite d’inspection survenue en novembre 1793, trois suspects sont arrêtés et conduits à Paris, devant le Tribunal révolutionnaire, qui les condamne à mort. Ils sont guillotinés en mars 1794. L’un d’eux est le curé Dieudonné, ancien recteur du collège, auquel il est reproché « d’avoir coupé l’arbre de la liberté, mis la cocarde tricolore dans sa poche, correspondu avec des prêtres réfractaires, cherché à fanatiser le peuple des villes et des campagnes, d’avoir une maligne influence » .

En dehors de cette affaire, la ville ne semble pas avoir connu de fièvre révolutionnaire comparable à celle qui pouvait se manifester ailleurs. En revanche, Saint-Dizier souffre du manque de numéraire et de l’agiotage provoqué par la création des assignats, gagés sur les biens du clergé. Les conditions de vie deviennent extrêmement difficiles, voire précaires chez les populations les plus vulnérables.

Le fait le plus notable reste le changement de nom temporaire de la ville, à la suite d’une demande de la société populaire : Saint-Dizier devient ainsi Belle-Forêt-sur-Marne. Sous l’Empire, elle est le témoin de la dernière victoire de Napoléon au cours de la campagne de 1814.

La campagne de 1814

Au cours de la campagne de 1814, il se tient en réalité deux combats majeurs à Saint-Dizier, dont le deuxième marque l’ultime victoire de Napoléon au cours de cette campagne. Entre temps, la ville aura changé sept fois de mains, se trouvant réellement au cœur de la campagne.

Le 18 janvier 1814, le feld-maréchal Blücher, commandant de l’armée de Silésie, marche sur Saint-Dizier à la tête de 85.000 hommes. Le Maréchal Victor, qui occupait la ville, en est chassé le 25 janvier après un court engagement. Il se replie vers Hallignicourt. Le même jour, Napoléon arrive à Châlons-sur-Marne, et se trouve très contrarié de la perte de la ville, qu’il considère comme un point très important. Il a à ses côtés Marmont et Ney. Il est décidé que l’on va reprendre Saint-Dizier le plus vite possible : le 27 janvier vers dix heures du matin, la troisième division d’infanterie du deuxième corps, soit 2700 hommes commandés par le général Duhesme, ainsi que les 1300 cavaliers du général Milhaud, marchent sur la ville en passant par le faubourg de la Noue.

Du côté adverse, le général Landskoï dispose de 3000 hommes, car Blücher a quitté la ville : un bref combat débouche sur une débandade russe, par l’est et le sud. Ceux qui fuient vers Marnaval sont poursuivis par la cavalerie française, dont ils tuent un colonel : à onze heures, les français sont maîtres de la place, et ont fait une centaine de prisonniers.

Coignet écrit dans ses cahiers : « ce n’était pas un combat, mais une vraie bataille des plus acharnées. Cette ville fut massacrée par la fusillade, l’on pouvait compter dans les fermetures des portes et contre-vents des milliers de balles ; les arbres d’une petite place étaient criblés, toutes les maisons pillées. Ils perdirent beaucoup de monde et furent obligés se retirer. »

Après le combat l’empereur fait son entrée dans la ville, où il est accueilli semble-t-il avec enthousiasme. Le maire, Varnier-Cournon, le loge chez lui dans la nuit du 27 au 28, date à laquelle Napoléon quitte la ville pour se porter sur Brienne, où s’est porté Blücher. La division du corps Marmont, laissée dans la ville, doit l’abandonner le 29 face à deux corps venant de Joinville et de Ligny-en-Barrois : la ville retombe alors aux mains de l’ennemi, et connaît une occupation d’une durée de 52 jours, dans des conditions extrêmement dures, ainsi qu’en atteste le nombre de morts exceptionnel, 15 à 16 par jour.

Le 22 mars, un fait d’armes audacieux rend la ville aux français : un jeune général de 35 ans, Hippolyte de Rosnyvinen de Piré, charge dans les rues de Saint-Dizier à la tête de 400 hussards, et vient à bout de deux bataillons prussiens qui surveillaient un convoi du train. Il y a 800 prisonniers russes et prussiens, 500 chevaux et 400 voitures pris ; dès le soir, l’empereur entre dans la ville, où toutes les maisons ont été illuminées pour le recevoir.

Napoléon, qui a livré une bataille indécise à Arcis-sur-Aube la veille, entend revenir dans la région pour prendre l’ennemi par ses arrières. Celui-ci décide de marcher sur Paris, mais envoie vers Saint-Dizier un corps d’armée de 11.000 hommes (dont 8100 cavaliers) dirigé par le maréchal russe Wintzingerode, afin de tromper l’empereur en lui laissant croire que l’ensemble des armées coalisées s’est lancé contre lui.

Le 25 mars 1814, une escarmouche a lieu avec l’arrière-garde française à Hoéricourt, et Napoléon, dont les armées marchaient vers Doulevant, décide de faire volte-face et d’affronter l’ennemis.

La bataille décisive se tient le 26 mars. L’armée impériale regagne Saint-Dizier par la route de Wassy et rejette les cosaques de l’autre côté de la Marne. La bataille est brève, à peine trois heures, les coalisés sont attaqués de trois côtés à la fois, et se replient rapidement vers Vitry et Bar-le-Duc, pourchassés par les 7° corps d’Oudinot, barrois d’origine. La victoire est incontestable, et renforce le moral de l’armée : 500 hommes ont été tués, 2000 autres faits prisonniers ; 18 canons ont été pris à Wintzingerode ; mais cette victoire marque en réalité une défaite : l’empereur n’a battu qu’un corps d’armée, et les armées coalisées approchent de Paris lorsqu’il quitte Saint-Dizier le 29. La chute de la capitale entraîne son abdication, fermant ainsi l’épisode napoléonien, du moins pour un temps, puisque 1815 voit la période des Cent Jours.

Le développement industriel de Saint-Dizier

On l’a vu, au début du XIX° siècle, la vie économique bragarde est encore marquée par la viti-viniculture ; cependant, à la même époque, c’est à Saint-Dizier que l’on fixe les cours du fer pour la France entière. A cet égard, l’augmentation rapide de la population de la ville est un indice éloquent de son dynamisme industriel, gros consommateur de main-d’œuvre : il y a 6366 habitants au recensement de 1836, contre 14601 lors de celui de 1901. A la fin du XIX° siècle, 4.000 bragards travaillent pour le secteur industriel, dont 3000 environ pour la métallurgie proprement dite.

Au cours de la même période, alors que la viticulture disparaît, victime en grande partie de la crise du phylloxéra, que l’agriculture décline et que les activités de la Noue disparaissent, la métallurgie connaît un essor et atteint son développement maximal à Saint-Dizier, en même temps que s’amorce un déclin qu’il convient de relativiser, car il est plus dû à l’arrivée d’une concurrence vive qu’à une baisse de la qualité des productions haut-marnaises.

Le classement de la Haute-Marne dans la hiérarchie de la production de fer et de fonte permet de prendre la mesure de la pression qu’elle affront. Ainsi, en 1856, si elle est encore le premier producteur de fonte, elle n’est plus qu’au cinquième rang pour le fer. En 1876, elle est au sixième rang pour la fonte, et au quatrième pour le fer et l’acier. En 1896, elle se place en septième position pour la fonte, et en cinquième pour le fer et l’acier. Deux événements majeurs sont venus mettre à mal la métallurgie haut-marnaise : le traité de libre-échange signé par Napoléon III entre la France et l’Angleterre en 1860, ainsi que la concurrence de plus en plus appuyée de la Lorraine, qui a pour elle de disposer de ressources importantes de charbon de terre et de minerai. En janvier 1904, le journal économique l’Ancre s’en fait d’ailleurs l’écho : « et maintenant, c’est le cri de guerre à outrance poussé à pleins poumons par les gros producteurs de l’est dont les visées ne semblent pas aller moins qu’à la destruction complète de l’industrie du fer dans notre pays. »

Cependant, malgré cette concurrence bien réelle, le XIX° siècle est celui de la prospérité pour la métallurgie, et du dynamisme industriel : le laminoir à froid introduit en 1888 aux Forges de Champagne est un des premiers en France. Ces mêmes forges, situées à Marnaval, emploient alors 1350 personnes. La création de forges anglaises (la première remonte à 1844), comprenant le matériel nécessaire à la production de fers de qualité signale également le rôle majeur de Saint-Dizier dans la métallurgie du département.

Enfin, le rôle des moyens de communication n’est pas négligé, et Saint-Dizier est relié par le rail à la ligne Paris-Strasbourg et à celle de Calais-Bâle. Les Forges de Champagne d’Emile Giros sont concessionnaires du canal reliant Saint-Dizier à Wassy. Ces changements entraînent la disparition de l’activité des « brelleurs » de la Noue.

Depuis les origines, les maîtres de forge ont un rôle qui dépassent largement le cadre de leurs usines pour s’exercer dans la vie politique locale. C’est ainsi qu’Emile Giros est maire de Saint-Dizier de 1882 à 1894, qu’Albin Rozet, qui préside aux destinées du Clos-Mortier, devient député de l’arrondissement, et que Louis Robert-Dehault, associé de Giros, est sénateur.

Face à une concurrence exacerbée, la métallurgie bragarde sait faire preuve d’adaptation en procédant à des concentrations de main d’œuvre et de capital lui permettant d’investir sur une large échelle. C’est à ce prix qu’elle peut résister à la concurrence, en se spécialisant dans certaines activités comme la production d’acier (achat de fours Siemens et de convertisseurs Bessmer), la construction mécanique, les charpentes métalliques, la serrurerie.

A une époque où la question sociale commence à se faire jour, les conditions de travail et d’existence des ouvriers métallurgistes sont éprouvantes : les journées de travail, mal payées, durent entre 12 et 14 heures, et la protection sociale est inexistante.

Le 30 mars 1883, une chaudière explose à Marnaval, faisant 30 morts ; le propriétaire, Emile Giros, est également maire de la ville, et des indemnités dérisoires sont proposées aux familles des victimes. Un passage devant la justice aboutit à une augmentation de celles-ci, qui restent cependant faible au regard de certaines situations.

Malgré un déclin relatif, le secteur métallurgique de Saint-Dizier a su prouver sa pérennité en s’adaptant et en surmontant plusieurs crises, dont certaines majeures. La qualité des productions bragardes est reconnue, et le fait qu’Hector Guimard ait choisi de collaborer avec une entreprise de Saint-Dizier pour la réalisation d’éléments décoratifs en fonte n’est pas le fruit du hasard.

Albin Rozet

Né en 1852, Albin Rozet est le fils de Jules Rozet, propriétaire du Clos-Mortier. Après des études de droit à Paris, il entame une carrière diplomatique qui le conduit d’abord en Turquie, où il est attaché d’ambassade à Istambul. Il passe ensuite deux ans à Philoppolis (aujourd’hui Plovdiv, Bulgarie) en tant que secrétaire de la Commission Européenne pour l’Organisation de la Roumélie Orientale. Il va ensuite en Egypte, où il est secrétaire de l’Agence diplomatique et du Consulat Général de France au Caire.

De retour à Saint-Dizier, il se lance dans la vie politique, où il se heurte aux propriétaires de Marnaval, Robert-Dehault et Giros. En 1881, sa victoire aux cantonales le conduit à entrer au conseil municipal l’année suivante. En 1889, il accède à la députation, et y restera jusqu'à sa mort, en 1915. Adhérent à l’Alliance démocratique de Poincaré, il représente le candidat de gauche, mais n’épouse pas tous les combats de son camp, s’abstenant par exemple de voter les lois sur les associations et de séparation. Il est élu à la présidence de la Commission des Affaires étrangères en 1913, et perd la vie deux ans plus tard dans un accident de voiture.

Emile Giros

Né à Belfort en 1835, Emile Giros est issu d’une famille modeste, comptant pas moins de dix enfants, et apparaît face à son concurrent Jules Rozet comme un self-made-man. Commençant à travailler à 14 ans, il fonde avec ses frères une maison de roulage en 1857, puis, avec le concours de l’avocat Robert-Dehault, la société Giros et Cie, qui diviendra la société des transports. Il atteint le sommet de sa réussite en prenant le contrôle des Forges de Marnaval en 1875, dont la fusion avec les usines de Rochecourt et de Donjeux donne naissance à la Société des Forges de Champagne. Sa société est également concessionnaire du canal reliant Saint-Dizier à Wassy.

Partisan de l’innovation, Emile Giros est lauréat lors de l’Exposition Universelle de 1878 ; il reçoit la Légion d’honneur, et entame une carrière politique qui fait de lui le maire de Saint-Dizier, succédant dans cette charge à Robert-Dehault, pendant douze ans, entre 1882 et1894, année de sa mort. Il se heurte dans ses fonctions à celui qui est également son concurrent industriel, Rozet.

Guimard

S’il reste surtout connu pour la réalisation des entrées du métro parisien, Hector Guimard (1867-1941) a eu une activité polymorphe correspondant à son désir d’être un artiste complet, s’occupant aussi bien de l’architecture d’une maison que de ses éléments de décoration. Il est considéré comme un des chefs de file de l’Art Nouveau.

Guimard connut son heure de gloire au début du XX° siècle en réalisant des immeubles, dont certains sont encore visibles à Paris, inspirés tout entier de ses conceptions esthétiques (absence de lignes droites, allusion au végétal...) Sa collaboration avec les fonderies de Saint-Dizier débute lorsque, joignant au sens esthétique celui des affaires, il décide de créer une ligne de fontes d’art dans le style Guimard - selon son propre mot.

En 1903, il entame donc un travail commun avec les fonderies de Saint-Dizier, avec lesquelles il édite un catalogue de fontes d’art ; le savoir-faire reconnu des fonderies bragardes, lié à une longue tradition de la fonte d’art, a sûrement influencé le choix de Guimard, qui prônait par ailleurs l’alliance de l’art et de l’industrie.

L’élaboration se déroule en plusieurs phases : Guimard soumet un projet qui est accepté ou refusé. Dans le deuxième cas, il revoit son plâtre, qui est ensuite moulé. Commercialement, le catalogue Guimard fut un échec : il fut vraisemblablement son seul client, et il restait encore en magasin de nombreux modèles invendus en 1918. A cela, on peut avancer plusieurs raisons : l’hostilité de ses confrères, mais aussi la difficulté d’intégration de ces modèles dans un environnement qui n’avait pas été conçu pour eux.
Il reste dans Saint-Dizier de nombreux témoins de la collaboration entre Guimard et les fonderies bragardes.

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